ROMEO CASTELLUCCI/B.#03 Berlin

Le voile noir.

La première est retardée d’une heure. Romeo Castellucci et ses proches de la Socìetas Raffaello Sanzio commencent leur marathon par la reprise de B.#03 Berlin, l’une des onze étapes du cycle de la Tragedia Endogonidia. Démarche inédite. Car Castellucci interroge dans différentes villes européennes l’impossibilité de la tragédie contemporaine, la difficulté éprouvée à fonder une communauté de destin et une citoyenneté exigente. Cette impuissance se révèle à travers un cycle visuel, un enchaînement infernal de signes et de symboles plastiques et organiques d’une rare violence. Au début des années 2000 la Socìetas entame sa réflexion avec la mort du jeune militant altermondialiste Carlo Giuliani tué à Gênes par un policier à peine plus âgé. L’autorité, l’Etat, la loi, la faute deviennent des figures obsédantes de la Tragedia, des entraves à l’existence de toute tragédie commune. Crée pour un théâtre à l’italienne, le dispositif de B.#03 Berlin stupéfait. Avant l’arrivée des spectateurs, toutes les places de l’orchestre sont occupées par des peluches noires de taille humaine représentant des lapins également entassés à l’avant scène comme un charnier. Lors de la création à Berlin, les spectateurs, au nombre de 80, accédaient seulement au balcon, surplombant ainsi un parterre de figures muettes face aux lapins gisants de l’avant scène. Effet saisissant. A Avignon, concession lors de la reprise : les spectateurs trouvent place dans l’orchestre et délogent les figurines. Peu importe car la fable de Castellucci capte singulièrement toute l’attention. La première partie échappe à la vue, comme floutée par un jeu de lumière limite diaphane et obstruée par un épais voile de gaz. Presque handicapés, les spectateurs doivent leur salut à la descente d’un arc-en-ciel, qui dessine la profondeur misérable de l’espace. Terrifiant. La rotation d’un cube blanc éclaire ensuite une curieuse révolution. Les actions sont interverties, la mort d’un enfant précède le jeu de l’enfant (mais près de son propre cercueil) comme le nettoyage du sol s’accomplit avant la souillure par le sang (Bruxelles). Sans interrompre le cycle, trois femmes font front, masquées, gainées, gantées, armées de fusils qu’elles dégainent contre des cibles de gaz. Les coups partent. Des drapeaux s’agitent, l’un allemand, les autres parsemées d’inscriptions hébraïques. Un animal en peluche à l’avant-scène glisse des carottes dans le tas de lapins gisants qu’il achève violemment à coup de crosse. Le sol tremble comme jamais. Berlin se clôt sur l’image surprenante d’une enfance à la fois bouffonne et ouatée. La singularité de B.#03 Berlin réside d’abord dans l’effet de sidération produit par une composition qui rappele le meilleur du fantastique américano-nippon (sans parler de la relation enfant/mort, voir la composition visuelle, gammes de gris sombre, lumières sèches, obstructions et voiles, formes rectilignes obsédantes, voir la composition sonore, paroles rauques ou avalées, accompagnement électro tellurique). Une telle épure, bordeline au théâtre, isole ou terrase le spectateur. Les signes disséminés par Castellucci peuvent le perdre, tel l’arc-en-ciel, figure divine de l’Ancien Testament ou les inscriptions hébraïques sur un drapeau (comme à Avignon et Berlin), référence à Elie, prophète immortel d’une religion juive qui échappe au tragique. Comme d’ailleurs le monde dépeint par Castellucci, réglementé par des Etats désuets (les drapeaux agités avec absurdité), habité par des individus hébétés (l’absence de chœur antique, les trajectoires divergentes), peuplé de figures héroïques anonymes et morbides (les femmes masquées référence à la terroriste Ulrike Meinhof). Ni archéologue ni chroniqueur du contemporain, Castellucci révèle ici l’atonie des destins collectifs. Et referme sur nous sa chambre mortuaire. B.#03 Berlin (avec BR.#04 Bruxelles) est une reprise hors contexte, certes, mais reste l’une des propositions les plus abouties du Festival d’Avignon 05.

B.#03 Berlin, mise en scène, scénographie, lumières et costumes de Romeo Castellucci, mise en scène, composition dramatique, sonore et vocale de Chiara Guidi, Théâtre municipal, jusqu’au 16 juillet.

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