JAN FABRE/L’histoire des larmes

Histoire d’eau

Jan Fabre repart à la conquête du gigantesque plateau du Palais des Papes avec ses armureries fétiches. Après son Je suis sang crée en 2001 dans la même Cour et recréé ici à Avignon, l’insatiable chorégraphe flamand qui ne dort jamais poursuit son histoire du corps. Il faut dire qu’il provoque aujourd’hui l’attente après son précédent spectacle, Crying Body, fable outrancière sur la vulnérabilité (et l’humidité) des corps mais aussi manifeste anar, poétique et hédoniste parfaitement maîtrisé. Peut-être échaudé par les polémiques qui ont suivi ce spectacle (qui valent aujourd’hui à l’artiste l’annulation de ces deux prochaines créations au théâtre de la Ville), Fabre calme le jeu. A Avignon le chorégraphe explore sa veine humaniste, sans pour autant couper le flot des larmes, sueur et urine qui s’écoulaient déjà Crying Body. Pendant près de deux heures, la vingtaine de danseurs vêtue de smoking blanc (avant d’être bien plus dénudée), s’échine à récolter ses fluides accoudé et distordu suivant un fragile équilibre sur de grands récipients ou juchés en haut d’échelles oversizes comme pour mieux défier des divinités menaçantes. La nouveauté dans ce spectacle reste la place centrale du texte : un narrateur évoque la Renaissance, quête sans fin de la raison. Ce « Chevalier du désespoir », chevalier à la longue figure, parcourt comme une ombre l’immense plateau, sous le regard d’une femme plantée à une fenêtre du Palais (la figure mythologique de Niobée transformée en roc qui essore un torchon humide pendant deux heures) et d’un fou extralucide (le philosophe Diogène), contrepoint opportun. Dans cette fresque plutôt exigeante, les corps ne se heurtent pas, ni se déversent dans un râle solitaire. Au contraire, ils s’éprouvent, se consolent, fraternisent, se rassurent, nous rassurent, car ils nous aiment. Pas au point pourtant de nous transcender. La danse de Fabre paraît mécanique, parfois desséchée, son texte pas toujours audible, dépourvu de sa charge ironique, son recours à l’écriture collective sur le mur du Palais inutile. Fabre, qui cherche ici à suggérer une fraternité possible, n’est-il pas plus juste lorsqu’il dépeint des figures esseulées, excessives et fragiles ? Ou alors ce tableau, celui d’une fraternité utopique, n’est-il pas autrement plus difficile à composer ?

 L’Histoire des larmes, texte, scénographie et chorégraphie de Jan Fabre. Cour d’honneur du Palais des Papes, jusqu’au 13 juillet. Texte français publié par l’Arche Editeur.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :